Chedlia Annabi : “ Oui pour la privatisation, mais avec un garde fou”.

En marge de la Conférence régionale organisée par l’UNESCO et ayant pour thème « Patrimoine culturel et identité: perspectives des jeunes de la région arabe », nous avons pu rencontrer l’ancienne conservatrice du musée de Carthage, l’archéologue Chedlia Annabi*.

 

Selon Chedlia Annabi, les effets des évènements de 2011 sur le paysage culturel ont été à la fois positifs et négatifs : “Le patrimoine tunisien a longtemps été orienté politiquement, aujourd’hui, il fait face à plusieurs défis. Même si des conventions internationales ont été signées, le sentiment d’impunité qui a régné après le 14 janvier a fait énormément de dégâts. » Elle rappelle l’article 42, chapitre 2 de la constitution tunisienne de 2014, qui garantit la protection et la sauvegarde du patrimoine: « Le droit à la culture est garanti. La liberté de création est garantie; l’État encourage la création culturelle, et soutient la culture nationale dans son enracinement, sa diversité et son  renouvellement, de manière que  soient consacrés les valeurs de tolérance, le rejet de la violence, l’ouverture sur les différentes cultures et le dialogue entre les civilisations. L’État protège le  patrimoine culturel et  garantit le  droit des générations futures sur ce patrimoine. »

 

Il s’agit pour elle, de protéger les acquis afin de faire face à l’importante vague de vandalisme et de dégradation de sites et de monuments classés: “ Il y a eu plusieurs infractions, comme un panneau d’affichage géant installé sur un site classé patrimoine mondial à Carthage, ou encore les modifications apportées au bâtiment même du Palais du Baron d'Erlanger. Même si ces modifications sont minimes, l’improvisation et l'ignorance des procédures à suivre dont ce monument a été victime sont une grave violation.” Pour la spécialiste, la liberté d’expression et la naissance du citoyen “post-révolution” ont permis d’instaurer une nouvelle attitude médiatique et sociétale qui responsabilise chaque individu, faisant de lui un individu qui dénonce et qui diffuse les dépassements.

 

L’alternative de la privatisation de la gestion patrimoniale a été au cœur de plusieurs discussions. En effet, le capital historique menacé par les espaces de loisirs en plus de l’importante  carence  budgétaire font ressortir l'entrepreneuriat culturel comme solution, mais elle reste à prendre  sous certaines conditions: “ La privatisation peut être une solution, une alternative comme je le dis, mais toujours sous contrôle direct des professionnels du patrimoine, des historiens et de tous les intervenants classiques. Ces derniers ont, jusqu’à maintenant, toujours su gérer en tenant compte des lois, des cadres législatifs et des cadres normatifs. On ne peut, en aucun cas, laisser un entrepreneur culturel gérer un site ou un musée comme il gérerait une entreprise. Il ne faut jamais perdre de vue que les musées et les sites archéologiques représentent des institutions à but non lucratif, cette notion doit être à la base d’un nouveau mode d’entrepreneuriat et de gestion du profit qui retourne au monument ou au site en question ».

 

Selon Mme Annabi, identité et patrimoine vont toujours de pair: “ On a tout  intérêt à réconcilier identité et patrimoine. » Affirme-t-elle.  « Toute une campagne de sensibilisation doit être diffusée. Il faut essayer de faire comprendre à tout le monde que notre culture n’est pas faite d’une seule identité qui est : l’arabo-musulmane. Nous avons énormément de civilisations qui ont empreint la Tunisie, je cite toujours le cas de la culture amazighe, qui fait partie intégrante de l’histoire de la Tunisie, mais qui a très longtemps été marginalisée politiquement. Le festival amazigh a permis de remettre à la lumière du jour cette culture oubliée. Le débat sur l’identité est un très long débat qui ne peut donner ses fruits qu'après plusieurs années de discussions et en  désamorçant les personnes qui sont actuellement au cœur du conflit.”

 

La veille de la conférence de l’UNESCO, L’Organisation arabe de l’Éducation, de la Culture et le de la Science (ALESCO) a présenté son programme 2017-2022. L’ALESCO s’est fait remarquer ces dernières années par son silence et son inaction, alors que les conflits dans les pays arabes ont causé énormément de dégâts. Pour Chedlia Annabi, le bilan reste très mitigé : “Actuellement, je ne vois pas beaucoup d’actions, j’ai eu l’occasion de collaborer avec l'ALECSO pour la protection du patrimoine, qu’il soit matériel ou immatériel. Je ne suis pas au courant du programme qu’ils ont présenté dernièrement. Participer activement à la protection du patrimoine sera peut-être un de leurs objectifs primordiaux, j'espère que cela sera le cas. Vu tous les troubles qu’il a y a eu dans les différents pays arabes au cours de ces révolutions, post-révolutions et conflits, il y a vraiment de quoi travailler pendant des années. On a tout intérêt à nous focaliser sur le patrimoine, mais sans perdre de vue les autres aspects de la culture et de l’éducation. Le patrimoine est en état de dégradation, il faut le sauver. »

 

*Archéologue, experte dans le domaine de la sauvegarde du patrimoine, ancienne directrice du Conseil international des musées (Section arabe), ancienne conservatrice du musée de Carthage. Elle s’est engagée pour la lutte contre le trafic illicite d’objets archéologiques et la dégradation des musées en contexte de conflit et de post-conflit, notamment en Tunisie.

 

Rym Haddad

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié par: 
Misk
Date de publication: 
Lundi, mars 6, 2017 - 10:45