Aymen Daboussi, le follittéraire.

Dans l'intimité d'un cabinet de psychologue, les rôles se sont inversés. Celui qui d'habitude interroge, sonde et explore a bien voulu se prêter au jeu, en prenant la place du patient pour répondre à nos questions. Lui, c'est Aymen Daboussi, 34 ans, psychologue clinicien, qui vient de publier son second livre «Nouvelles de Razi». Il nous a reçus dans son cabinet, entre deux consultations.

 

Le cabinet a une décoration plutôt sobre, d’un blanc immaculé égayé par quelques touches de couleurs. Dans un coin de la pièce, trône une bibliothèque. Interrogé sur ce qu’il lit, l'écrivain cite, pêle-mêle, littérature, philosophie, poésie, et même quelques lectures mystiques. Installé dans son fauteuil, à côté d'un bureau qu'il n'utilise pas beaucoup, il nous parle de sagesse et de folie. Qu'on les aime ou qu'on les déteste, ses choix livresques ne laissent pas indifférents. Traité de phallocrate et de misogyne par des féministes, après la sortie de son premier livre «Érection noire», il s'est mis à dos le personnel de tout un établissement qui a voulu le poursuivre, en défiant le corporatisme, pour le deuxième, «Nouvelles de Razi». Attitude qui, selon l'auteur, «ne va pas au-delà des évidences».

 

À quel moment un psychologue se met-il à écrire ?

«J'ai fait psychologie par désir de littérature », nous confie-t-il. Son expérience de «5 ans, 6 mois et 9 jours» à l'établissement public d'Al-Razi aura contribué à faire de lui l’écrivain qu’il est aujourd’hui. Il est de ces expériences qui, dans l'enfance, nous marquent et font de nous ce que nous sommes ou, du moins, aiguillent nos choix de vie. Pour Aymen Daboussi, ce sera le fou du quartier (il n'aime pas parler de maladie mentale, mais de folie pour sa dimension romantique), ou encore le crâne de ce bébé abandonné, que lui et ses copains ont trouvé dans la cave de l'immeuble, à Ksar Saïd, des événements déclencheurs de son désir de l'extrême et de son goût pour la transgression.

 

«Un fou, j'ai compris plus tard qu'il était schizophrène, venait manger chez ma grand-mère. J'éprouvais de la fascination pour ce personnage qui marchait pieds nus, faisait la sieste avec sexe à l'air, et qui était aussi exubérant que répugnant. Nous l'espionnions le soir, lorsqu'il parlait à une femme imaginaire. La liberté et la manière avec laquelle il démolissait les normes étaient inouïes. Ce fut mon premier contact avec la folie».

 

"Les hôpitaux, les prisons et les prostituées, telles sont les universités de la vie. J'ai passé plusieurs licences, vous pouvez me donner du Monsieur." Charles Bukowski.

C'est ainsi que des années plus tard, à la recherche d'un concentré de déviance et de folie, avec tout ce qu'elles véhiculent comme «sagesse et charge positive» qu’ Aymen Daboussi, a atterri à Al-Razi. Un poste pour lequel il a bataillé.

 

Les lectures aussi contribuent à faire de nous ce que nous sommes. Pour lui, ce sera Bukowski et Dostoïevski, entre autres. «J’ai un penchant pour les oeuvres d'écrivains extrêmes, où se mêlent folie et sexualité", avoue-t-il. D'ailleurs, Nietzsche disait que "Dostoïevski est la seule personne qui m'ait appris quelque chose en psychologie», ajoute Daboussi.

 

En fin de compte, la littérature a toujours été là, tapie dans l'ombre, prête à bondir au moindre frémissement de folie créatrice. Elle a motivé les choix professionnels de l’auteur qui a fini par abandonner son poste à Razi pour ouvrir son propre cabinet.

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Crédit photo : Hajer Boujemâa

 

Phallocratie ou subversion?

 

En 2012, son premier manuscrit a été boudé par les maisons d’édition tunisiennes. Un roman pornographique en pleine expansion de la vague salafiste, ce n’était pas vraiment une bonne idée.Malgré cela, des « lectures fécondes» et des lettres d’éloges, il en a eu. «Érection noire» a tenté de briser des tabous, de transgresser les codes dans la continuité de ce qu’a apporté la révolution tunisienne entre décembre 2010 et janvier 2011. Ce brûlot n’en a pas moins dérangé les féministes qui ont décrié sa littérature masculiniste. Pornographique, le roman ne s’est posé aucune limite tant au niveau des images que des mots et, pour certains lecteurs, les femmes ont servi seulement d’objets. Lui maintient que la lecture des féministes est superficielle et que c'est une manière de le "caser". Il soutient que «la femme jouit, elle dirige et orchestre la jouissance. Elle ponctue l’acte», mais admet, en même temps, écrire "dans une culture machiste, avec un héritage culturel arabo-musulman». Imperturbable, il affirme tout de même s’être attendu à plus de répondant dans un contexte où « les choses ont changé, qu'il y a plus de réception, plus de liberté»…

 

Son deuxième livre a été accueilli avec le même «engouement», excepté qu'il a fâché le personnel de l’hôpital psychiatrique dont le livre mentionne le nom. Ce qui ne semble guère le déranger. «Si un livre ne dérange pas, ce n’est pas la peine de l’écrire. Nous savons tous qu’il y a des maltraitances et toutes sortes de vices à Razi, les gens sont choqués par la vérité, même si je l’ai présentée sous la forme d’une fiction, c’est une parodie», objecte Daboussi.

 

Ses autofictions autobiographiques maintiennent en effet les lecteurs dans la confusion, dans l’incertitude. À quel moment l'écrivain et son personnage se confondent-ils? Comment séparer la réalité et la fiction? «La fiction est au cœur du réel qui est stimulé par la fiction. « Moi, je me suis inspiré de mon vécu, le lecteur saura déceler la différence entre le réel de ce qui ne l’est pas», confit-il.

 

« En dépit du traitement littéraire, il y a des gens susceptibles, qui ne font pas la différence entre la réalité et la fiction, entre le personnage et la personne. Mais la question n’est pas là, que cela vienne de l’imagination ou du souvenir, cela émane de la même personne», explique Daboussi.

 

Dans son œuvre, il incarne son propre personnage, personnage à travers lequel il expérimente, dans la fiction comme dans la vie, les confins de l'altération et de l'altérité, toujours en quête de sensations inédites et plus fortes.

 

Après les deux livres déjà publiés à Beyrouth, aux éditions Al-Jamal, deux autres ouvrages sont en cours d’écriture. « Le premier qui sera prêt sortira», annonce Aymen Daboussi.

 

Crédit Photo : Hajer Boujemâa

 

Publié par: 
Misk
Date de publication: 
Jeudi, mars 9, 2017 - 15:30